A propos de la poésie scaldique

Aujourd’hui, nous allons étudier un peu de poésie à l’islandaise*, autrement dit de la poésie scaldique. Nul besoin de parler islandais, nous voulons juste comprendre l’idée des structures sous-jacentes à la poésie scaldique et il suffira de distinguer les lettres entre elles pour s’en sortir. Nous allons étudier en particulier le grand mètre scaldique qu’est le dróttkvaett, il compose 80% de la poésie scaldique.

Les règles sont totalement différentes de celles de la poésie française et la question de la musicalité du poème ne se pose même pas, elle est le fondement même de cette poésie car les poèmes découlent directement d’une tradition orale et les rythmes internes des phrases garantissent que le public reste concentré et happé par le flux de la parole. Nous verrons également que les figures de style (en particulier les allitérations) tendent à insuffler une pré-connaissance des vers suivants et qu’elle garde ainsi le public en attente de quelque chose.

Le texte étudié

Nous allons étudier comment Sigvatr Þórdarson énonce cette simple idée “On ne serait jamais attendu à voir l’armée des paysans triompher des gens du roi” en poésie scaldique par le biais de dróttkvaett. L’extrait du poème est le suivant :

áðr vitu eigi meiðar
ógnar skers né hersa
Þjóð réð Þengils dauða
Þann styrk búandmanna
es slíkan gram sóknum
sarelds viðir felði
mörg lá dýr í dreyra
drótt sem Áleifr Þótti

Les contraintes du dróttkvaett

Le dróttkvaett impose les 6 contraintes suivantes que nous allons expliquer ensuite :

1) Il est rédigé sous forme de strophe de huit lignes;
2) Chaque ligne comporte normalement 6 syllabes dont trois accentuées;
3) Les lignes devront être liées 2 à 2 par allitération dont la clef est donnée par la première lettre du premier mot de chaque ligne paire;
4/5) Dans chaque ligne devra figurer une rime intérieure dont la clef tombe sur l’avant-dernière syllabe, obligatoirement accentuée, de chaque ligne; Les lignes impaires ont des demi-rimes et les lignes paires ont des rimes pleines;
6) Chaque demi-strophe constitue obligatoirement une unité de sens ou un bloc syntaxique complet.

Etudions d’un peu plus près ces contraintes à travers cet extrait :

Nomenclature d’une ligne : Numéro de ligne – vers

1 – áðr vitu eigi meiðar
2 – ógnar skers né hersa
3 – Þjóð réð Þengils dauða
4 – Þann styrk búandmanna
5 – es slíkan gram sóknum
6 – sarelðs viðir felði
7 – mörg lá dýr í dreyra
8 – drótt sem Áleifr Þótti

Critère 1

Nous avons bien une strophe de huit lignes que nous avons numéroté de 1 à 8.

Critère 2

En comptant le nombre de syllabes de chaque ligne et en, nous obtenons la structure suivante :

Nomenclature d’une ligne : Numéro de ligne – [nombre de syllabes] – vers

1 – [7] – áðr vitu eigi meiðar
2 – [6] – ógnar skers né hersa
3 – [6] – Þjóð réð Þengils dauða
4 – [6] – Þann styrk búandmanna
5 – [6] – es slíkan gram sóknum
6 – [6] – sarelðs viðir felði
7 – [6] – mörg lá dýr í dreyra
8 – [6] – drótt sem Áleifr Þótti

En faisant ressortir les syllabes accentuées, nous obtenons la structure suivante :

Les syllabes accentuées sont mises entre parenthèses (je vous demanderai de me croire pour ne pas alourdir cette présentation de la prononciation des syllabes que vous trouverez facilement sur Wikipédia si ça vous intéresse).

1 – [7] – (á)ðr v(i)tu eigi m(e)iðar
2 – [6] – (ó)gnar s(k)ers né h(e)rsa
3 – [6] – Þj(ó)ð réð Þ(e)ngils d(a)uða
4 – [6] – Þann st(y)rk b(ú)andm(a)nna
5 – [6] – es sl(í)kan gr(a)m s(ó)knum
6 – [6] – s(a)relðs v(i)ðir f(e)lði
7 – [6] – m(ö)rg lá d(ý)r í dr(e)yra
8 – [6] – dr(ó)tt sem (Á)leifr Þ(ó)tti

Nous avons bien affaire à des lignes qui ont normalement 6 syllables dont trois accentuées.

Critère 3

Souvenons-nous de ce qu’est une allitération. Racine nous fournit un exemple très connu : « Pour qui {s}ont {c}es {s}erpents qui {s}ifflent {s}ur vos têtes ? ». La répétition du son s est une allitération, son but est d’imiter le bruit du sifflement du serpent.
Nous pouvons avec cette connaissance aborder ce point et trouver que les premières lettres des vers pairs soit 2, 4, 6 et 8 sont respectivement ó, Þ, s, d. L’allitération étant une répétition de ces sons, nous devons les retrouver dans ces vers. Pour complexifier un peu la chose, nous souhaitons retrouver ces sons deux fois dans le vers impair qui précède le vers pair en question. Ce qui nous donne :

Les allitérations sont encadrées par des accolades.

1 – {áð}r vitu {ei}gi meiðar
2 – {ó}gnar skers né hersa

Cela ne semble pas fonctionner pour ces deux premiers vers puisque les sons {áð} et {ei} font écho au son {ó} ! Or il faut admettre comme règle générale que toutes les voyelles s’allitèrent indifféremment entre elles, le contrat est donc respecté.

3 – {Þ}jóð réð {Þ}engils dauða
4 – {Þ}ann styrk búandmanna

C’est bon pour les lignes 3 et 4.

5 – es {s}líkan gram {s}óknum
6 – {s}arelðs viðir felði

idem pour les ligne 5 et 6.

7 – mörg lá {d}ýr í {d}reyra
8 – {d}rótt sem Áleifr Þótti

Et enfin, idem pour les lignes 7 et 8.

Critères 4 & 5

D’après la règle, la clef de la rime doit tomber sur l’avant-dernière syllabe et elle doit être obligatoirement accentuée, nous pouvons donc repérer ces clefs :

1 – (á)ðr v(i)tu eigi m{(e)ið}ar
2 – (ó)gnar s(k)ers né h{(e)rs}a
3 – Þj(ó)ð réð Þ(e)ngils d{(a)uð}a
4 – Þann st(y)rk b(ú)andm{(a)nn}a
5 – es sl(í)kan gr(a)m s{(ó)k}num
6 – s(a)relðs v(i)ðir f{(e)lð}i
7 – m(ö)rg lá d(ý)r í dr{(e)yr}a
8 – dr(ó)tt sem (Á)leifr Þ{(ó)tt}i

A ce stade, il faut juste vérifier que la clef de la rime (entre accolade) contient la syllabe accentuée entre parenthèse, autrement dit que chaque accolade contient la dernière syllabe mise entre parenthèse et qu’il s’agit de l’avant-dernière syllabe de la ligne. Ce qui est bien le cas. Retrouvons à présent le sons correspondant dans chaque ligne :

1 – {[á](ð)}r vitu eigi m{[ei](ð)}ar

Nous avons affaire à une ligne impaire et nous devons donc trouver une demi-rime, c’est-à-dire une consonne identique qui est précédée de voyelles différentes. La consonne identique est (ð) et les groupes de voyelles sont [á] et [ei]. Contrat respecté.

2 – ógnar sk{ers} né h{ers}a

Nous avons affaire à une ligne paire et nous devons trouver une rime pleine, c’est-à-dire une consonne identique précédée de voyelles identiques. Contrat respecté avec {ers}.

3 – Þj{[ó](ð)} réð Þ(e)ngils d{[au](ð)}a – Ok avec (ð) et [ó],[au]
4 – Þ{ann} st(y)rk b(ú)andm{ann}a – Ok avec {ann}
5 – es sl{[í](k)}an gr(a)m s{[ó](k)}num – Ok avec (k) et [í],[ó]
6 – sar{elð}s v(i)ðir f{elð}i – Ok avec {elð}
7 – mörg lá d{[ý](r)} í dr{[ey](r)}a – Ok avec (r) et [ý],[ey]
8 – dr{ótt }sem (Á)leifr Þ{ótt}i – Ok avec {ótt}

le contrat est bien rempli.

Critère 6

Pour observer si ce contrat est rempli, il va falloir traduire un peu car il paraît que l’islandais est une langue bien étrangère aux français… Pire encore, dans les poèmes les mots ne sont pas mis dans le même ordre que si l’on écrivait de la prose. La langue islandaise est une langue à déclinaison, c’est-à-dire que le rôle que joue le mot dans la phrase est inscrit dans sa terminaison. Ainsi dans la phrase un peu bancale ‘chat mange souris’, ce n’est pas la place du mot qui fait le sujet de l’action mais la terminaison du mot ‘chat’ ou ‘souris’. Ainsi si le mot ‘souris’ est au nominatif alors c’est le sujet et donc le mot ‘chat’ est à l’accusatif et devient le COD et c’est donc la souris qui mange le chat dans ce cas précis. Du fait des déclinaisons, il est possible de mettre les mots dans le désordre et reconstruire le sens de la phrase par le biais des déclinaisons. En prose, on garde l’ordre classique Sujet-Verbe-Prédicat mais en poésie, bien souvent, cette structure éclate pour permettre de respecter les règles énoncées précédemment. A titre d’image, pour ceux qui connaissent Star Wars, on peut parler à la manière de Yoda en poésie scaldique.
Ainsi pour comprendre le sens du texte, il faut remettre le texte dans l’ordre de la prose :

1 – (6)áðr (4)vitu (5)eigi (1)meiðar
2 – (2)ógnar (3)skers (10)né (11)hersa
3 – (12)Þjóð (13)réð (14)Þengils (15)dauða
4 – (7)Þann (8)styrk (9)búandmanna

5 – (16)es (21)slíkan (22)gram (20)sóknum
6 – (17)sarelds (18)viðir (19)felði
7 – (26)mörg (29)lá (27)dýr (30)í (31)dreyra
8 – (28)drótt (23)sem (24)Áleifr (25)Þótti

Ce qui donne dans l’ordre :

[1,2,3,4] meidar ógnar skers vitu eigi ádr þann styrk búandmanna né hersa ; þjód réð þengils dauda ;

Traduction : Les arbres du roc du combat ne savaient pas encore qu’il y avait une telle force chez les paysans et les barons ; le peuple a provoqué la mort du prince

[5,6,7,8] es sarelds vidir feldi sóknum slíkan gram sem Áleifr þótti ; mörg dýrdrótt la í dreyra.

Traduction : quand les arbres du feu des blessures abattirent au combat un roi tel que l’on estimait Aleifr, maint valeureux guerrier gisait dans le sang.

On peut voir que chaque demi-strophe a une unité de sens et que le contrat est entièrement rempli.

Reste à tenter de comprendre comment l’idée initiale est retranscrite car ce n’est pas évident à première vue. La difficulté tient au flou, au premier abord, des dénominateurs. On en distingue deux sortes, les ‘heiti’ qui renvoie par métonymie à l’objet désigné et les ‘kenning’ qui demandent de deviner l’objet désigné. Pour les ‘heiti’, vous en avez eu l’expérience avec le nom des villes, si il y avait une baie et de la fumée lorsque la personne a nommé cet endroit pour la première fois alors il a nommé ce lieu Reykjavik soit Reykja(fumée) et Vik(baie), c’est une pure description comme Bleikja pour l’omble arctique qui veut dire rose car ce poisson a les flancs roses lors de la période de reproduction… Pour le ‘kenning’, le lecteur doit reconstruire l’idée, ça peut être une métaphore, un lien logique, une sonorité proche.
Dans notre traduction, il faut donc comprendre les mots suivants de cette manière :
Les arbres du roc = [Kenning] Les hommes
Les arbres du roc du combat = [Kenning] Les guerriers
les arbres du feu des blessures = [Kenning] les guerriers, par leur épée
prince = [heiti] roi
Aleifr = [heiti] ancienne écriture du roi Olaf (Óláfr)

Ainsi, on doit comprendre :

Les guerriers ne savaient pas encore qu’il y avait une telle force chez les paysans et les barons ; le peuple a provoqué la mort du roi et quand leurs épées abattirent au combat le roi Olaf, maint valeureux guerrier gisait dans le sang.

Voilà pour le moment, vous pouvez continuer l’étude du texte de Régis Boyer, il vous expliquera davantage de contraintes sur la poésie scaldique, il tentera d’expliquer en quoi le désordre des mots en poésie ne freine pas la compréhension du texte lorsqu’il est prononcé, etc.

* L’étude que je propose est une pure paraphrase d’un extrait d’un texte de Régis Boyer sur la poésie scaldique. Voire, Boyer, Régis. La Poésie scaldique (Patrimoine de l’Europe) (pp. 109-113).

Pin It on Pinterest

Share This